« Pamphlet moral et satirique sur l’art de gouverner sans savoir,
Penser sans agir, et juger sans se regarder »
Préface : où l’auteur s’excuse de dire la vérité en la déguisant
Il existe des nations qui vivent de leur passé, d’autres qui construisent leur avenir, et quelques- unes, plus rares donc plus intéressantes, qui habitent avec une remarquable constance un présent imaginaire. La nôtre appartient à cette dernière catégorie.
On y célèbre chaque décennie comme un tournant historique, chaque réforme comme une révolution, chaque sommet européen comme une renaissance civilisationnelle, avec cette particularité charmante que rien ne semble jamais modifier le cours des choses, sinon le vocabulaire employé pour les décrire. On y cultive avec un soin jaloux l’art de paraître lucide tout en évitant soigneusement les conséquences pratiques de cette lucidité.
Des gouvernants ou l’art sublime de régner sur le vide
Les gouvernants de cette illustre République possèdent une qualité devenue rare : ils savent annoncer des changements considérables dont les effets demeurent suffisamment abstraits pour n’être jamais mesurés.
Autrefois ils gouvernaient des nations ; désormais ils coordonnent des trajectoires, accompagnent des transitions, pilotent des transformations et élaborent des feuilles de route. On ne sait plus toujours où l’on va, mais le chemin est admirablement balisé. Ils se réunissent avec gravité dans des sommets nationaux, européens et internationaux où l’on produit chaque année assez de déclarations solennelles pour chauffer plusieurs villes moyennes, si les documents officiels pouvaient être convertis en énergie. Leur méthode demeure simple.
Lorsqu’un problème surgit, ils annoncent un plan. Si le plan échoue, ils annoncent une stratégie. Si elle échoue, ils annoncent une concertation. Si la concertation échoue, ils annoncent qu’il faut davantage d’Europe. Et lorsque davantage d’Europe échoue à son tour, ils expliquent avec une sincérité touchante qu’il n’y avait pas encore assez d’Europe. Le miracle de cette méthode est qu’elle ne produit jamais de responsables, uniquement des circonstances.
Ils aiment profondément le peuple, surtout lorsqu’il apparaît dans les études d’opinion, les graphiques colorés ou les campagnes de communication. Le peuple réel, avec ses inquiétudes vulgaires concernant le logement, l’énergie ou la sécurité, possède malheureusement cette fâcheuse tendance à perturber les narratifs soigneusement préparés.
Des intellectuels ou la science raffinée de ne jamais conclure
Viennent ensuite les intellectuels, experts, consultants, éditorialistes et producteurs de concepts, dont la mission sacrée consiste à expliquer le réel jusqu’à ce qu’il disparaisse sous les commentaires.
Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de spécialistes pour analyser les crises, ni d’aussi peu de certitudes sur la manière de les résoudre. Ils écrivent des volumes entiers pour démontrer que tout est complexe, nuance qu’ils rappellent avec une telle persévérance qu’elle finit par devenir l’argument principal contre toute décision.
Ils se divisent en écoles, en réseaux, en laboratoires, en observatoires et en conseils scientifiques, chacun convaincu que les autres représentent la faillite de la raison tout en partageant la même dépendance aux subventions, aux invitations médiatiques et aux colloques où l’on débat de l’urgence d’agir entre deux buffets. Leur plus grand talent réside dans l’adaptation. Une opinion courageuse est celle qui domine déjà.
Une pensée dissidente est admirable lorsqu’elle concerne le passé, dangereuse lorsqu’elle concerne le présent et prophétique lorsqu’elle a finalement eu raison. Ils dénoncent avec vigueur les chambres d’écho tout en passant leur existence dans des salles où chacun pense exactement comme son voisin, ce qui facilite considérablement le dialogue.
Du peuple ou la majesté contradictoire de l’indignation permanente. Le peuple de cette République est une créature fascinante. Jamais il n’a disposé d’autant de moyens pour s’exprimer et jamais il n’a eu autant le sentiment de n’être entendu par personne.
Il s’informe continuellement, consulte des flux permanents d’actualités, de commentaires et de controverses, puis conclut avec une remarquable constance qu’on lui cache l’essentiel. Son indignation est devenue industrielle. Autrefois locale et sporadique, elle est désormais numérisée, instantanée et disponible vingt quatre heures sur vingt-quatre.
Chaque matin apporte son scandale, chaque après-midi son outrage et chaque soir son oubli. La mémoire collective fonctionne désormais selon le rythme des algorithmes : ce qui n’a pas provoqué d’émotion depuis quarante-huit heures appartient déjà à l’archéologie. On l’accuse d’être contradictoire. L’accusation est injuste.
Il souhaite simultanément moins d’impôts, davantage de services publics, moins de contraintes, plus de protection, moins de bureaucratie et davantage de garanties. Il ne s’agit pas d’une contradiction mais d’une forme avancée d’espérance.
De la morale publique ou de l’art de ne jamais l’appliquer
Dans cette République, la morale est devenue le principal secteur industriel après les services. Elle se produit en masse sur les plateaux de télévision, dans les tribunes, les réseaux sociaux, les institutions, les entreprises et les administrations.
Chacun y possède une opinion extrêmement ferme sur les fautes des autres. La vertu contemporaine présente une caractéristique remarquable : elle coûte rarement quelque chose à celui qui l’affiche.
On exige des sacrifices dont on espère discrètement qu’ils seront accomplis par le voisin. On réclame l’exemplarité avec une ferveur d’autant plus grande qu’elle demeure théorique. On célèbre la sobriété depuis des conférences climatisées organisées à plusieurs milliers de kilomètres des lieux où vivent ceux auxquels elle s’adresse. La morale publique est devenue un sport collectif dont personne ne souhaite être le ballon.
De la grande harmonie générale des mécontentements
compatibles
Ce qui frappe l’observateur attentif n’est pas tant la vanité des uns, la crédulité des autres ou l’impuissance de tous. C’est la manière admirable dont ces défauts coopèrent. Les gouvernants accusent les citoyens de manquer de patience. Les citoyens accusent les gouvernants de manquer de courage. Les experts accusent les citoyens de ne pas comprendre. Les citoyens accusent les experts de ne plus vivre dans le même monde. Les institutions européennes reprochent aux peuples leur méfiance. Les peuples reprochent aux institutions leur éloignement. Et chacun trouve dans les défauts des autres la justification parfaite de ses propres échecs.
On appelle cela la démocratie moderne. C’est une forme de dialogue où personne ne change d’avis mais où chacun estime avoir participé.
Conclusion : où l’auteur s’incline devant la permanence du
spectacle
Tous pourtant s’accordent sur un point sublime : la certitude d’être lucides dans un monde
devenu fou.
-Le gouvernant se croit réaliste.
-L’intellectuel se croit éclairé.
-Le citoyen se croit trompé.
-Le militant se croit éveillé.
-L’expert se croit indispensable.
-Et tous ont probablement raison pendant quelques minutes chaque jour.
Ainsi se maintient cette remarquable République française, aimablement encadrée par une Union européenne qui ressemble parfois à un immense ministère de la bonne intention : capable de réglementer la courbure d’un problème avec une précision admirable, tout en laissant entière la question de savoir comment le résoudre.
Rien n’y change vraiment, non parce que le changement serait impossible, mais parce que chacun a trouvé un arrangement acceptable avec les défauts qu’il prétend combattre. Et si quelque chose devait un jour se transformer, il est probable que ce serait d’abord son nom, son logo, son slogan ou sa stratégie de communication. Ce qui constitue, en politique comme dans les grandes administrations, la forme la plus élégante du progrès.
On continuera donc avec une régularité exemplaire à dénoncer ce qui nous ressemble, à admirer ce qui nous échappe et à confondre l’expression de nos opinions avec leur réalisation. Ce qui, à défaut d’être vrai, demeure extraordinairement confortable. Et dans cette République comme dans le reste du continent, le confort moral est devenu depuis longtemps la plus précieuse des énergies renouvelables.
« Les démocraties meurent rarement assassinées ; elles se suicident lentement dans les urnes. » :
Dr Mansour (2026)
Article inspiré par l’ouvrage de Théophile Brévant (1946 Ap J.C. France – à ce jour )