Il est des fautes de goût qui devraient cesser d’être traitées avec cette indulgence molle que l’on réserve d’ordinaire aux excentricités inoffensives. Certaines relèvent manifestement du contentieux lourd.
Ainsi, le port des chaussettes avec des claquettes ne constitue pas une simple erreur de jugement : c’est une déclaration de guerre à l’esthétique, un acte prémédité commis en plein jour, souvent en récidive, et avec une insolente absence de remords. Voir un individu associer ces deux objets revient à assister à l’effondrement silencieux de plusieurs siècles d’efforts civilisationnels. Une société digne de ce nom devrait au minimum ouvrir une enquête.
La chemise à manches courtes mérite, elle aussi, une place de choix au registre des désastres contemporains. Aucun vêtement n’a jamais autant travaillé à rendre son propriétaire simultanément terne, inquiétant et vaguement administratif. Elle donne l’impression qu’un tableur Excel a pris forme humaine et s’est mis à errer dans l’espace public. On ne porte pas une chemise à manches courtes : on abdique. Chaque bouton fermé est une signature au bas d’un traité de capitulation esthétique.
Et que dire du short, cet équipement sportif qui, à force d’être sorti de son habitat naturel, se croit désormais autorisé à fréquenter les centres-villes, les restaurants, les terrasses et parfois même les rendez-vous galants. Le short fut conçu pour courir après un ballon, gravir une colline ou transpirer avec dignité. Le voir installé à une table de bistrot comme s’il avait toute légitimité à commenter une carte des vins constitue une confusion des genres que seule notre époque pouvait produire.
Le plus tragique est qu’il existe pourtant une alternative. Une solution éprouvée. Un antidote. Le kilt. Là où le short proclame : « J’ai abandonné toute ambition esthétique avant le petit-déjeuner », le kilt affirme avec panache : « Je suis venu conquérir des terres ou vider quelques tonneaux de whisky, selon les circonstances. » Le short donne l’impression d’attendre son tour chez le kinésithérapeute ; le kilt suggère qu’une épopée est sur le point de commencer.
Certes, certains objecteront que le kilt n’est pas adapté à toutes les situations. C’est exact. Mais contrairement au short, il a au moins la décence de ne pas prétendre l’être. Le short est une erreur qui se croit universelle ; le kilt est une extravagance qui connaît ses limites. Et dans le duel entre la médiocrité sûre d’elle-même et le panache assumé, la sentence devrait être rapide.
Il reste cette outrage ; « Le jogging » : ce vêtement que la décence interdit encore de désigner par son véritable nom, à savoir le pyjama de ville ; est devenu l’étendard d’une époque qui a confondu liberté et abandon. Jadis cantonné aux stades, aux salles de sport et aux lendemains de grippe, il parade désormais en ville avec l’assurance insolente des conquérants alors qu’il n’est, en réalité, que le drapeau blanc de la résignation vestimentaire.
Porter un jogging hors de tout contexte sportif, ce n’est pas seulement commettre une faute de goût : c’est proclamer publiquement sa démission esthétique. C’est annoncer au monde que l’on a renoncé à l’élégance, à l’effort, à la tenue et parfois même à la simple dignité visuelle. Le pyjama de ville ne dit pas : « Je suis à l’aise. » Il hurle : « J’ai abandonné toute ambition de paraître présentable. »
Ses défenseurs invoquent inlassablement le confort, comme si le confort constituait la mesure suprême de toute civilisation. À ce compte-là, pourquoi s’arrêter au jogging ? Réhabilitons la couette en manteau, les chaussons en chaussures de cérémonie et le sac-poubelle comme sommet du design contemporain.
Après tout, rien n’est plus confortable que l’absence totale d’exigence. Et quel spectacle offre cette armée de pantalons informes, de tissus flottants et de silhouettes effondrées ? Une procession de fantômes textiles qui semblent avoir perdu jusqu’au souvenir de la coupe, de la ligne et de la proportion. Là où le vêtement était autrefois un art discret consistant à mettre le corps en valeur, le jogging accomplit l’exploit inverse : il transforme chaque silhouette en déclaration de renoncement.
Le plus inquiétant n’est pas son succès ; c’est l’enthousiasme avec lequel il est célébré. Comme si des siècles d’élégance, de savoir-faire et de raffinement vestimentaire n’avaient servi qu’à nous conduire triomphalement vers l’apothéose du mou, du froissé et du négligé. Après avoir inventé le costume, le manteau, la veste et le tailleur, l’humanité semble avoir décidé que le sommet de son évolution consistait finalement à s’habiller comme si elle s’apprêtait à descendre les poubelles.
Mais le véritable sujet n’est pas là. Le problème n’est jamais la claquette, la chemise ou le short pris isolément. Le problème est cette idée moderne selon laquelle l’effort vestimentaire serait une forme d’oppression. Comme si nouer correctement sa tenue relevait d’une violence institutionnelle. Comme si l’élégance était devenue un privilège inaccessible alors qu’elle consiste, la plupart du temps, à éviter trois ou quatre catastrophes parfaitement prévisibles.
Certes, tout cela n’est qu’une question de style. De la même manière qu’une fissure dans la coque n’est qu’une question de plomberie. Les civilisations ne s’effondrent jamais d’un seul coup ; elles commencent par tolérer les chaussettes dans les claquettes, ferment les yeux sur la chemise à manches courtes, puis finissent par considérer le short de ville comme une opinion respectable. Le reste n’est plus qu’une affaire de calendrier.
Théophile Brévant (1946 Ap J.C. France – à ce jour )