LE FUNAMBULE « Moral » de Strasbourg
-Il existe en politique des gens qui ont des convictions, d’autres qui ont des ambitions, et quelques prodiges qui réussissent à faire passer les secondes pour les premières.
Raphaël Glucksmann appartient à cette dernière catégorie.
J’ai redécouvert se personnage lors d’un « débat » avec une certain Eric Z ! Si l’on peu appeler ça un « débat », c’était d’une mascarade d’un vide abyssale, où le seul « gain » que j’ai eu ; était la perte de 666 neurones et pour me réconforter et récupérer de l’intelligence, j’ai revisionner un documentaire sur les chimpanzés et leur structure sociale (1 milliards de fois plus passionnant d’ailleurs).
Cet énergumène avance dans la politique française avec la grâce approximative d’un équilibriste qui aurait appris son métier dans un couloir de l’ENA : toujours perché entre deux certitudes, un pied dans la morale, l’autre dans le sondage, et l’œil rivé sur la prochaine caméra.
Raphaël Glucksmann, c’est un peu le moraliste de poche de la scène politique française : compact, transportable, immédiatement disponible pour délivrer un commentaire grave et lyrique sur n’importe quelle tragédie du globe.
À le voir, on croirait qu’il se nourrit exclusivement d’indignation lyophilisée.
Ajoutez un peu d’actualité, trois caméras et une tribune : le produit retrouve immédiatement son volume.
L’homme a le verbe grave, les joues rosies d’ardeur civique et cette faculté presque surnaturelle à détecter, à plusieurs kilomètres, le sujet sur lequel il conviendra de s’indigner avec suffisamment de solennité.
Sa boussole « morale », nous assure-t-on, serait infaillible.
Étrange instrument tout de même : l’aiguille semble avoir une fâcheuse tendance à pointer vers les caméras.
Et lorsque les caméras changent de place, le nord paraît parfois se déplacer avec elles.
LE BHL DE LA « GAUCHE«
Il faut bien finir par le dire : Raphaël Glucksmann est à la gauche ce que Bernard-Henri Lévy est devenu, aux yeux de ses détracteurs, à la philosophie :
une formidable erreur de casting.
Un malentendu médiatique suffisamment prolongé pour finir par ressembler à une carrière.
BHL avait la chemise blanche. Glucksmann possède la conscience blanche.
Chez l’un, le col était toujours ouvert sur l’infini ; chez l’autre, c’est l’indignation.
BHL surgissait sur les champs de bataille avec l’air de quelqu’un que l’Histoire venait personnellement d’appeler sur son portable.
Glucksmann surgit dans les controverses avec cette mine de médecin de garde venu constater que la démocratie souffre malheureusement d’une carence aiguë en Raphaël Glucksmann.
Même dramaturgie. Même urgence. Même premier rôle.
Et toujours cette impression délicieuse que les grandes tragédies de l’humanité ont eu la courtoisie de prévenir les photographes avant leur arrivée.
BHL aura parfois accompli le prodige de faire oublier la philosophie derrière le personnage du philosophe.
Glucksmann semble vouloir réaliser la même prouesse avec la gauche : faire progressivement disparaître la politique derrière la représentation permanente de sa propre conscience.
L’un « philosophait » devant les caméras. L’autre s’indigne devant elles.
C’est le progrès.
BHL aura longtemps donné l’impression d’arriver sur les champs de bataille quelques minutes avant le générique.
Glucksmann, lui, semble parfois arriver dans les indignations quelques secondes avant le hashtag.
L’un transforme volontiers la géopolitique en théâtre moral.
L’autre transforme volontiers la politique en autobiographie de sa conscience.
Et tous deux semblent partager cette conviction merveilleuse que les grandes tragédies du monde souffrent principalement d’un problème : leur présence n’y était pas encore suffisamment visible.
LA GIROUETTE PROMUE BOUSSOLE
Son parcours ressemble à un musée des positions successives : un long couloir où chaque salle peut contredire la précédente avec une sérénité olympique.
Chez le commun des mortels, cela s’appelle changer d’avis.
En politique, cela s’appelle évoluer.
Chez les communicants, cela devient un « cheminement ».
Et lorsque le cheminement commence sérieusement à ressembler à une succession de demi-tours, on explique que l’homme est « complexe ».
Glucksmann possède cette aptitude très contemporaine à donner à chaque repositionnement les allures majestueuses d’une conversion philosophique.
Il ne change pas de position. Il approfondit.
Il ne recule pas. Il nuance.
Il ne se contredit pas. Il contextualise.
Il ne retourne pas sa veste. Il explore toutes les possibilités du prêt-à-porter idéologique.
À ce niveau-là, ce n’est plus retourner sa veste : c’est ouvrir une maison de couture.
ET PENDANT CE TEMPS-LÀ, LE PARTI SOCIALISTE…
Et voici qu’entre en scène le Parti socialiste.
Enfin, « entre en scène » est beaucoup dire.
Disons plutôt qu’on pousse le cercueil jusqu’au milieu du plateau et qu’un communicant vérifie encore s’il respire.
Le Parti socialiste français ressemble aujourd’hui à un zombie politique : officiellement vivant, électoralement intermittent, idéologiquement indéterminé, mais toujours capable de retrouver le chemin d’un studio de télévision. Il marche. Il parle. Il organise des congrès. Il distribue des motions. Il possède même encore un logo.
Les médecins appellent cela un miracle.

Le plus fascinant avec le PS est qu’il continue à chercher son avenir avec la détermination d’un homme qui aurait perdu ses lunettes alors qu’elles sont posées sur le cercueil.
Car le Parti socialiste n’a pas seulement perdu la gauche.
Il semble avoir égaré jusqu’au souvenir de l’endroit où il l’avait laissée.
Après avoir passé des décennies à accompagner le libéralisme en lui expliquant qu’il allait le « réguler », le voici désormais réduit à chercher une personnalité susceptible de donner un peu de couleur progressiste à un cadavre devenu gris.
Et Raphaël Glucksmann tombe à merveille.
Car le PS, ce zombie admirable, semble avoir définitivement passé l’arme à droite.
Non pas dans une spectaculaire conversion, avec tambours, trompettes et carte d’adhérent remise solennellement.
Ce serait trop franc. Il l’a fait progressivement.
Proprement. Raisonnablement. Responsablement. Réforme après réforme.
Renoncement après renoncement. « Adaptation » après « adaptation ».
Toujours au nom du réalisme.
Le réalisme possède d’ailleurs cette propriété remarquable : en politique, il consiste généralement à expliquer aux électeurs pourquoi on ne fera précisément pas ce pour quoi ils vous avaient élu.
Le PS n’est donc peut-être plus véritablement un parti de gauche.
C’est le souvenir administratif d’un parti de gauche.
Une sorte de bâtiment classé dont on aurait conservé la façade en remplaçant tout l’intérieur par des bureaux de consultants.
Sur la porte, il est encore écrit « socialiste ».
À l’intérieur, quelqu’un cherche depuis vingt ans où l’on a rangé le socialisme.
ON ATTENDAIT JAURÈS, ON A REÇU UN TED TALK
Autrefois, la gauche parlait des ouvriers, des salaires, des rapports de production, des services publics, du capital, de l’exploitation, du logement, des syndicats et du partage des richesses.
Elle avait même cette curieuse habitude de fréquenter des gens qui se levaient tôt pour aller travailler.
Époque folklorique.
Aujourd’hui, une certaine gauche préfère parler de « valeurs ».
C’est beaucoup plus propre.
Une valeur ne fait pas grève.
Une valeur ne réclame pas d’augmentation.
Une valeur ne bloque pas une raffinerie.
Une valeur ne demande pas pourquoi son loyer augmente plus vite que son salaire.
Une valeur ne vient jamais gâcher un dîner en parlant de sa fiche de paie.
Et surtout, une valeur passe merveilleusement bien à la télévision.
On attendait Jaurès.
On a reçu un TED Talk.
On espérait la question sociale.
On obtient une conférence sur les valeurs européennes avec lumière tamisée et indignation durable.
La gauche avait autrefois le poing levé.
Elle semble parfois avoir désormais le smartphone levé.
LE GRAND SUPERMARCHÉ DE LA VERTU
Glucksmann possède surtout ce talent remarquable : transformer chaque nuance en slogan, chaque dilemme en posture et chaque complexité en petit théâtre moral où, par une coïncidence statistiquement fascinante, il obtient régulièrement le rôle du juste.
Il brandit la morale comme d’autres brandissent un parapluie : moins pour éclairer le monde que pour éviter d’être mouillé par leurs propres contradictions.
Il faut qu’on le voie souffrir.
S’inquiéter. Résister. Alerter. Condamner. Appeler.
Glucksmann n’entre pas dans un débat.
Il entre en résistance. Généralement vers 20 h 45.
Après la publicité.
Notre époque a d’ailleurs transformé la politique en supermarché moral. Avec divers rayons :
Rayon démocratie. / Rayon Europe. / Rayon écologie. / Rayon solidarité. / Rayon indignation internationale.
Glucksmann traverse les allées avec son petit panier progressiste en sélectionnant les produits dont l’étiquette passe bien à l’écran.
Et c’est peut-être là son véritable talent : avoir compris que la politique contemporaine ne demande plus nécessairement d’avoir une doctrine.
Il suffit d’avoir une marque.
Et Raphaël Glucksmann constitue une marque remarquablement identifiable :
conscience européenne, indignation responsable, progressisme recyclable, gravité télévisuelle,
compatible réseaux sociaux, garantie sans radicalité excessive.
Peut contenir des traces de socialisme.
UNE GAUCHE QUI NE VEUT SURTOUT PLUS FAIRE PEUR À LA DROITE
Voilà peut-être le fond du problème.
Une certaine gauche française a tellement voulu démontrer qu’elle était raisonnable qu’elle a fini par devenir inoffensive.
Elle voulait rassurer les marchés.
Elle a rassuré les marchés.
Elle voulait rassurer Bruxelles.
Elle a rassuré Bruxelles.
Elle voulait rassurer les classes dirigeantes.
Mission accomplie.
Reste maintenant à rassurer les électeurs de gauche sur le fait qu’elle serait encore de gauche.
Et là, curieusement, le dossier paraît plus compliqué.
Le PS a si longtemps couru vers le centre qu’il risque un jour de découvrir avec stupéfaction qu’il l’a dépassé.
Il voulait moderniser la gauche.
Il l’a parfois modernisée jusqu’à disparition.
C’est le paradoxe du socialisme français contemporain : conserver jalousement le mot après avoir progressivement abandonné ce qu’il désignait.
Le Parti socialiste ressemble ainsi à ces vieux cafés dont on conserve l’enseigne historique après transformation en agence bancaire.
Le nom est toujours là.
L’activité a légèrement changé.
LA MÉDIOCRITÉ PREMIUM

Le plus ironique est que Glucksmann se présente volontiers comme l’antidote à la médiocrité politique alors qu’il en épouse parfois les formes les plus contemporaines : ambition polie, indignation instantanée, communication permanente et agenda réglé au métronome des tendances médiatiques.
Mais attention : il ne s’agit pas de médiocrité ordinaire.
La médiocrité ordinaire est vulgaire.
Elle sent le banquet électoral, la permanence municipale et le mauvais costume.
Chez lui, lorsqu’elle apparaît, elle possède de l’élégance.
Elle est intellectuelle. Propre. Européenne voir Responsable.
Lavée à quarante degrés dans le grand tambour du branding politique.
Une médiocrité premium.
Garantie sans conservateurs.
Issue probablement de l’agriculture démocratique.
NARCISSE AVEC ATTACHÉ DE PRESSE
« Chez Glucksmann, l’indignation n’est plus seulement un sentiment : c’est presque une ligne éditoriale. »
À force de multiplier les postures, Glucksmann finit par donner l’impression de n’en habiter aucune.
On attend du courage : on récolte des formules.
On espère une vision : on obtient un positionnement.
On voudrait une doctrine : on reçoit un storytelling.
On demande un responsable politique : on nous livre parfois un influenceur géopolitico-sentimental.
Il y a chez lui quelque chose du prédicateur qui vérifierait discrètement l’audimat pendant son sermon.
Il veut sauver la démocratie.
Très bien.
Mais si possible en prime time.
Ce n’est plus Narcisse contemplant son reflet dans l’eau.
C’est Narcisse avec attaché de presse.
L’ERREUR DE CASTING
Voilà pourquoi le parallèle avec BHL me paraît finalement si délicieux.
BHL aura passé une partie de sa carrière à vouloir convaincre qu’il était indispensable à la philosophie.
Glucksmann semble parfois déterminé à nous convaincre qu’il est indispensable à la gauche.
Dans les deux cas, le public conserve heureusement le droit au doute.
Une erreur de casting devient grotesque lorsque l’acteur finit par croire qu’il est réellement le personnage.
Glucksmann joue le rôle du grand réconciliateur de la gauche morale.
Il en possède le vocabulaire.
La gestuelle. La gravité. Le regard. Les indignations. Les silences.
Il ne manque parfois qu’un détail : LA GAUCHE
Et derrière lui se tient désormais ce Parti socialiste zombie, vieux cadavre électoral auquel on remet périodiquement un peu de fond de teint avant de l’envoyer sur les plateaux expliquer qu’il représente l’avenir.
Le PS avait déjà abandonné le socialisme.
Il lui restait encore la gauche.
Il semble avoir définitivement passé l’arme à droite.
Il ne lui reste désormais qu’à négocier les frais d’obsèques.
LE SELFIE DE LA GAUCHE
Dans un paysage politique transformé en studio de télévision permanent, Raphaël Glucksmann possède finalement toutes les qualités requises par notre époque.
Il est photogénique dans l’indignation.
Compatible avec les plateaux.
Exportable en podcast.
Découpable en citations.
Recyclable sur les réseaux sociaux.
Présentable à Bruxelles.
Et suffisamment souple idéologiquement pour entrer dans plusieurs cases sans froisser l’emballage.
Il lui manque peut-être seulement cette petite chose désuète que l’on exigeait autrefois d’un responsable politique :
une colonne vertébrale idéologique suffisamment solide pour survivre à l’extinction des caméras.
Car la véritable question demeure :
peut-on prétendre construire l’avenir lorsque l’on donne si souvent l’impression d’être occupé à optimiser son présent ?
Peut-on incarner une gauche populaire lorsqu’on paraît davantage à l’aise avec le vocabulaire de la vertu qu’avec celui du rapport de force ?
Et peut-on encore parler de gauche lorsqu’un parti qui porte encore le mot « socialiste » semble consacrer l’essentiel de son énergie à démontrer qu’il ne représente plus aucun danger pour l’ordre économique qu’il prétendait autrefois transformer ?
Glucksmann voulait peut-être devenir le nouveau visage de la gauche.
Il en est surtout devenu, à mes yeux, le produit parfaitement adapté à notre époque :
le BHL du progressisme,
le représentant de commerce de la bonne conscience,
le VRP de l’indignation homologuée,
le moraliste en haute définition,
et peut-être le candidat idéal d’un Parti socialiste qui, après avoir perdu ses électeurs, ses ouvriers, sa doctrine et sa raison d’être, cherche désormais quelqu’un pour lui tenir la main pendant l’enterrement.
Raphaël Glucksmann n’est peut-être pas l’avenir de la gauche.
Le Parti socialiste n’en est déjà plus le présent.
L’un cherche une gauche à incarner.
L’autre cherche encore celle qu’il a perdue.
Ils étaient faits pour se rencontrer.
Le PS est devenu le zombie de la gauche.
Glucksmann pourrait bien en être le selfie.
« Mon mépris pour la politique actuelle n’est même plus de la colère. C’est arrivé au stade supérieur : l’indifférence amusée. » Dr Mansour