Peuples aveuglés ! Primates dégénérés !
Vous qui vous proclamez « Humanité », comme si ce mot vous élevait au-dessus du règne
animal, regardez-vous donc avec lucidité. Vous n’êtes rien d’autre qu’une branche sous-
évoluée des primates, ivre de sa propre illusion. Vous croyez dominer le globe parce que vos
machines rugissent plus fort que le tonnerre et que vos cheminées obscurcissent le ciel. Quelle
pitoyable vanité.
Prêtez enfin l’oreille à une vérité que votre espèce refuse obstinément d’entendre.
Voyez ce soleil qui darde ses flèches de feu sur les plaines, qui dessèche les rivières et fait
ployer vos corps sous un joug incandescent. Vous appelez cela une « canicule », comme si ce
n’était qu’un banal caprice des saisons. Quel dérisoire euphémisme ! Vous inventez des mots
pour éviter de regarder en face les conséquences de votre propre arrogance.
Car ce brasier n’est point un accident. Il est le signe éclatant de la colère de Râ, antique
souverain des cieux, père de la lumière, dont votre espèce a effacé jusqu’au souvenir. Jadis,
les peuples saluaient l’astre levant avec respect ; aujourd’hui, vous le disséquez, le mesurez et
le réduisez à de froides équations. Vous croyez que comprendre un mécanisme suffit à lui ôter
toute grandeur. Erreur de primates incapables de saisir que le symbole éclaire parfois plus
profondément que le calcul.
Vous, humains, avez déclaré la guerre à la Nature. Vous avez éventré les montagnes,
empoisonné les fleuves, mutilé les forêts, réduit les animaux en esclavage et recouvert la
Terre d’un voile de fumées. Vous vous êtes autoproclamés souverains d’un monde dont vous
n’étiez que des hôtes tolérés. Voilà le véritable visage de votre prétendue civilisation.
Et lorsque la chaleur vous accable, vous geignez, vous réclamez des miracles, vous cherchez
des coupables ailleurs que dans votre propre reflet.
Quelle insolence ! Quel primate sensé insulterait l’arbre qui lui donne son ombre avant de se plaindre du soleil ? Râ, dans son éclat impitoyable, ne parle point avec vos mots. Il parle par la lumière qui écrase, par la chaleur qui éprouve, par le ciel d’airain qui refuse la pluie. Chaque rayon devient un reproche. Chaque journée suffocante est un acte d’accusation contre votre espèce.
« Vous avez méprisé l’ordre du monde. Vous avez préféré l’arrogance à l’harmonie. Vous vous
êtes crus supérieurs à toute vie. Recevez donc la brûlure de votre propre démesure. »
Ne vous méprenez pas : ceci n’est pas une chronique scientifique, mais une allégorie. Les
anciens revêtaient les vérités du visage des dieux ; les modernes les habillent de modèles et de
statistiques. Peu importe le langage : la leçon demeure identique. Toute espèce qui rompt son
équilibre avec le monde vivant finit par en subir les conséquences. Peut-être est-il encore temps. Peut-être ce primate sous-évolué que vous appelez « Homme » retrouvera-t-il un jour l’humilité que son intelligence inachevée lui a fait perdre. Car l’évolution ne se mesure ni à la puissance des machines, ni à la hauteur des gratte-ciels, mais à la capacité de vivre en équilibre avec le monde qui vous a engendrés. Souvenez-vous donc, lorsque le soleil embrasera de nouveau vos cités et que l’air tremblera comme une fournaise, de cette antique parabole. Non pour croire que Râ descend réellement du firmament afin de châtier les mortels, mais pour reconnaître dans cette figure le miroir de votre propre aveuglement.
Et si quelque humain railleur venait à sourire de ces paroles, qu’il médite au moins cette maxime :
« Les espèces périssent moins par la colère des dieux que par l’illusion d’être plus
évoluées qu’elles ne le sont. »
Dr Zaius, Ministre des sciences et gardien de la foi,
an de grâce 3978 après la chute de l’homme